Dans le compte rendu suivant, les participant·e·s à une marche contre le Service de l’immigration et des douanes étatsunien (ICE) à Philadelphie réfléchissent à la manière de passer des manifestations symboliques et des modèles organisationnels descendants à une action autonome efficace. Alors que le conflit entre les mercenaires fédéraux et les habitant·e·s des « Villes Jumelles » s’intensifie, d’autres personnes à travers le pays cherchent des moyens concrets d’agir en solidarité afin de diviser et disperser l’attention et les ressources des forces fédérales. Nous encourageons toutes les personnes qui participent à des manifestations à s’y présenter en groupes affinitaires avec des plans concrets sur ce qu’elles espèrent accomplir et avec des propositions audacieuses à partager avec les autres.
Plus chacune et chacun d’entre nous fait preuve d’initiative et d’autonomie dans notre activité collective, plus nos mouvements seront puissants.
Dans la nuit du 23 janvier, le jour de la grève générale dans les « Villes Jumelles », une manifestation bruyante contre l’ICE a eu lieu dans le centre-ville de Philadelphie, rassemblant environ 300 personnes. À la fin de la manifestation, quelques dizaines de militant·e·s ont décidé de se séparer du cortège principal et de se diriger vers les bureaux de l’ICE situés à proximité. Les organisateurs de la manifestation, Socialist Alternative (Alternative Socialiste), avaient annoncé au début de la marche à l’ensemble des participant·e·s qu’ils prévoyaient de faire le tour de l’hôtel de ville, puis de marcher ensemble jusqu’au bâtiment de l’ICE.
Nous avions entendu parler de la manifestation seulement la veille. Un petit groupe d’entre nous avait donc rapidement préparé une banderole sur laquelle était inscrit « FUCK ICE » (« Nique l’ICE »). Pendant la manifestation, nous nous sommes frayé·e·s un chemin jusqu’à l’avant du cortège, malgré les ordres des organisateurs autoproclamés qui nous demandaient de « nous mettre sur le côté » et de laisser plus de place à leur contenu partisan.
La marche s’est déroulée dans une artère principale de la ville, la simple banderole « Fuck ICE » suscitant l’enthousiasme des passant·e·s. Puis, curieusement, alors que la foule n’était qu’à un pâté de maisons du siège de l’ICE, les organisateurs et leur service d’ordre ont dirigé tout le monde vers le centre de détention fédéral situé deux pâtés de maisons plus loin. Là, les organisateurs ont installé un système de sonorisation de mauvaise qualité et ont commencé à prononcer des discours devant une foule perplexe.
Au même moment, un membre d’une faction socialiste rivale, les Revolutionary Communists of America (Communistes Révolutionnaires d’Amérique), a sorti son propre mégaphone et s’est mis à haranguer les gens autour de lui à propos de la classe ouvrière, dans le but de prendre l’avantage sur ses concurrents. L’énergie, qui avait été vive tout au long de la marche, s’est rapidement dissipée.
Quelqu’un a demandé à l’un des responsables de la manifestation pourquoi nous ne nous dirigions pas comme prévu vers le bâtiment de l’ICE. « Les cibles ne manquent pas », ont-ils répondu.
Ce rassemblement a été explicitement organisé en solidarité avec la grève générale de Minneapolis, qui était elle-même une réponse à l’invasion de la ville par l’ICE et au récent meurtre de Renee Nicole Good. Le 24 janvier, au lendemain de la grève générale, les agents de l’ICE ont assassiné une autre personne à Minneapolis, Alex Pretti.
La soupe alphabétique habituelle des socialistes d’État était au rendez-vous. Outre Socialist Alternative (les principaux organisateurs), il y avait également les Revolutionary Communists of America, le Party for Socialism and Liberation (Parti pour le Socialisme et la Libération), et d’autres, chaque faction rivalisant pour occuper le devant de la scène avec des tables de recrutement, des discours prosélytistes et de la documentation promotionnelle. Ils ont prononcé de nombreux discours sur la nécessité d’aller au-delà des protestations symboliques et de passer à l’étape suivante, celle de l’action directe contre l’ICE.
Mais lorsque certain·e·s manifestant·e·s ont décidé de se séparer de la foule pour se rendre aux bureaux voisins de l’ICE, la plupart des participant·e·s se sont contenté·e·s d’observer ou de détourner le regard. Certain·e·s nous ont hué, ont fait des commentaires sarcastiques ou ont exprimé leur dédain. Néanmoins, quelqu’un·e·s se sont montré·e·s curieuses et curieux ou solidaires. Il convient de noter que, dans une manifestation composée à 95% de Blancs, bon nombre de celles et ceux qui ont rejoint la marche dissidente n’étaient pas blancs, mais plutôt jeunes et Noirs.
Alors que nous marchions vers la foule de policiers située devant les bureaux de l’ICE, encouragé·e·s par la rythmique enthousiaste d’un tambour, certaines personnes dans la foule ont commencé à scander « Migra, policia, la misma porqueria ! » (« ICE, police, c’est la même merde ! »). Quelqu’un·e a rapidement fait remarquer que l’autorité chargée du stationnement à Philadelphie et la police de Philadelphie protégeaient l’ICE. Quand quelqu’un·e dans la foule a crié « Fuck 12 » (équivalent de « Nique la police »), nous lui avons toutes et tous répondu en scandant « Fuck ICE! Fuck 12! » (« Nique l’ICE ! Nique la police ! »). Il était évident qu’il y avait trop de policiers devant l’immeuble et trop peu de personnes dans le cortège pour pouvoir pénétrer dans le bâtiment officiel. Ce dernier avait également été barricadé à l’avance avec des barrières métalliques anti-émeute. Au bout d’un moment, le groupe a décidé de quitter les lieux tout en faisant un doigt d’honneur aux policiers à vélo présents sur sa route.
Au moins, celles et ceux qui ne savaient pas exactement où se trouvait le siège de l’ICE savent désormais où il se trouve. Expérimenter le fait de se séparer de la marche principale comme tactique de protestation s’est également révélé utile, car cela a démontré ce qu’un petit nombre d’individus en tête de cortège peuvent accomplir au sein d’une foule plus importante, mettant ainsi en évidence le potentiel de l’action directe autonome dans le cadre d’un éventail plus large de tactiques.
Tous les socialistes d’État n’ont pas adopté une attitude paternaliste envers les militant·e·s qui ont tenté de prendre d’assaut le quartier général de l’ICE. L’un des responsables de la manifestation s’est finalement joint à nous et a fait un effort sincère pour nous montrer son soutien alors que nous approchions du bâtiment et des policiers postés à l’extérieur. Le problème ne réside pas dans les intentions de certains individus, mais plutôt dans le fait que les structures organisationnelles de ces groupes ne sont pas orientées vers l’action directe concrète. Ils restent enlisés dans le bourbier d’une politique représentative et du spectacle.
La lutte des classes, qui implique nécessairement un écosystème dynamique de différents types d’action, n’est pas le moteur du développement organisationnel et de l’innovation pour ces groupes. Au contraire, ils filtrent la lutte des classes à travers le tamis de la révolution dirigée par l’État propre à chaque groupe, que les responsables du mouvement et les politiciens en herbe de chaque faction respective tentent de nous vendre. Lorsque le fétichisme organisationnel est le moteur d’une lutte, les révolutionnaires n’apparaissent comme rien d’autre que des charlatans.
En conséquence, la nécessité urgente d’une action décisive est reportée indéfiniment. Plutôt que d’offrir des occasions de perturber le fonctionnement des infrastructures de la classe dirigeante, les manifestations militantes deviennent des occasions de vendre des journaux, de prendre des photos, de recruter des membres et de mener une compétition idéologique entre divers leaders politiques en herbe brandissant des mégaphones.
C’était réconfortant de voir des personnes détenues au sein de l’immeuble fédéral nous faire des signes et faire clignoter leurs lampes depuis l’intérieur. C’était bien de leur rendre visite. Mais il y a vraiment quelque chose qui ne va pas lorsque lors d’une manifestation contre l’ICE, les organisateurs nous éloignent volontairement du bâtiment que l’ICE utilise comme quartier général. À un certain moment, les révolutionnaires doivent faire un choix : s’organisent-iels pour une révolution ou construisent-iels une clique politique ?
Pour celles et ceux qui veulent faire la révolution contre la société de classes, le spectacle des manifestations symboliques et le fétichisme organisationnel sont des impasses. Le soulèvement suite au meurtre de George Floyd en 2020, la rébellion suite à l’assassinat d’Eddie Irizarry en 2023 et la rébellion anti-ICE à Los Angeles l’année dernière nous montrent qu’il existe une autre voie : celle de la solidarité militante, de l’entraide, de l’auto-activité et de l’auto-organisation autonomes. La révolte contre l’ICE qui se déroule à Minneapolis est actuellement l’itération la plus avancée de cette dynamique de masse historique aux États-Unis. Plutôt que de nous tourner vers les fantasmes du passé, nous devrions nous inspirer de ce qui se passe sur la ligne de front à Minneapolis et suivre leur exemple. Nous devons nous battre avec stratégie, organisation et vision, mais nous devons néanmoins faire le grand saut.
Le moment est venu de te réunir avec celles et ceux en qui tu as confiance, d’appeler à davantage de manifestations, d’organiser des réseaux d’intervention rapide avec tes voisins, de faciliter les rassemblements, d’élaborer des plans, d’expérimenter des tactiques audacieuses, de prendre des initiatives, de créer une dynamique, de repousser les limites du possible et, surtout, d’adopter toutes les stratégies à notre disposition – y compris en intervenant directement contre l’ICE et tous les agents de la répression étatique – pour détruire ce monde de merde et en construire un nouveau et meilleur.
On se voit dans la rue !
– Tes camarades autonomes au-delà des clivages partisans

