Pourquoi briser des vitres ?

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Des premières révoltes à Ferguson en août dernier aux manifestations qui ont eu lieu à Oakland et Berkeley la semaine dernière – l’article date de 2014, – la destruction de biens a été au centre d’une nouvelle vague de lutte contre les violences policières. Mais quel est le lien entre le fait de vandaliser des commerces et celui de protester contre la brutalité policière ? Pourquoi briser des vitres ?

Premièrement, comme de nombreuses autres personnes l’ont fait valoir, tout simplement parce que la destruction de biens est une tactique efficace. Du Boston Tea Party aux manifestations contre le sommet de l’Organisation mondiale du commerce à Seattle en 1999, la destruction de biens a été un élément essentiel de nombreuses luttes. Cette tactique peut permettre de faire pression sur les opposant·e·s ou de les punir en infligeant des coûts économiques. Elle peut mobiliser des camarades potentiel·le·s en démontrant que les forces au pouvoir ne sont pas invincibles. Elle peut imposer dans l’espace public des thèmes et des enjeux qui seraient autrement passés sous silence – nous n’aurions certainement pas actuellement une conversation à l’échelle nationale sur les questions de race, de classe sociale et de maintien de l’ordre si ce n’était pour les actions courageuses de quelques vandales à Ferguson. Enfin, elle traduit un rejet sans compromis de l’ordre dominant, ouvrant un espace dans lequel les gens peuvent commencer à en imaginer un autre.

Les accusations de destruction de biens ne font pas bonne figure sur un CV ou dans une campagne pour le conseil municipal, mais c’est peut-être là une bonne chose. Cela signifie que le vandalisme politique est généralement un acte désintéressé – et même lorsqu’il ne l’est pas, il doit être sa propre récompense. Il y a plus de raisons de soupçonner les militant·e·s rémunéré·e·s à but non lucratif et les aspirant·e·s politicien·ne·s d’avoir des arrière-pensées que de s’interroger sur les motivations des vandales. Cela peut expliquer pourquoi les activistes et les politicien·ne·s les dénigrent tant.

Les vitrines des magasins représentent la ségrégation. Ce sont des barrières invisibles. Comme tant d’autres dans cette société, elles offrent simultanément un aperçu de « la belle vie » et en bloquent l’accès. Dans une économie polarisée, les vitrines narguent les personnes pauvres avec des produits qu’ils et elles ne peuvent pas se permettre d’acheter, avec un statut et une sécurité qu’ils et elles n’atteindront jamais. Pour des millions et des millions de personnes, les aliments sains, les médicaments et les autres biens dont elles ont besoin sont à la portée d’une classe sociale à laquelle ils et elles n’appartiennent pas, cela représente un fossé qu’ils et elles ne franchiront pas au cours d’une vie de dur labeur – un fossé représenté par les quelques centimètres d’épaisseur d’une plaque de verre.

Briser une vitrine, c’est contester toutes les frontières qui traversent cette société : noir et blanc, riche et pauvre, inclus·e et exclu·e. La plupart d’entre nous se sont habitué·e·s à toute cette ségrégation, considérant ces inégalités comme un fait acquis. Briser les vitres est une façon de rompre ce silence, de contester l’idée absurde selon laquelle la construction sociale des droits de propriété est plus importante que les besoins des personnes qui nous entourent.

Selon un argument réactionnaire, les vandales détruisent « leur propre quartier », mais c’est une façon peu sincère de parler de celles et ceux dont le nom ne figure sur aucun titre de propriété. En effet, lorsque les promoteur·rice·s parlent d’ « améliorer » ces quartiers, ils et elles signifient l’expulsion de facto de la population actuelle. Le problème à Ferguson et partout ailleurs n’est pas que l’économie ait été interrompue ; le problème est le fonctionnement routinier de l’économie lui-même. Dans une société axée sur le profit, plus les personnes pauvres travaillent et paient un loyer, plus ils et elles finiront par être pauvres par rapport à celles et ceux qui profitent de leur travail – c’est de là que vient le profit. Il est malhonnête de blâmer ici la victime, comme si une plus grande soumission pouvait produire un résultat différent. Dans un système pyramidal, une partie de la population doit constituer le niveau inférieur, et depuis la colonisation des soi-disant Amériques, ce niveau inférieur a toujours été occupé en grande majorité par les personnes issues des minorités.

Comme d’autres l’ont souligné, la colonisation, l’embourgeoisement, l’incarcération de masse et les meurtres de la police sont toutes des formes de déplacement et d’effacement. Nous nous sommes habitué·e·s aux bouleversements incessants et dramatiques de l’environnement dans lequel nous vivons – tant que ce sont les capitalistes et la police qui mènent la danse, et non les personnes pauvres. Cela normalise une relation aliénée au paysage urbain, de sorte que des quartiers entiers peuvent être nivelés et remplacés sans que personne ne sourcille. Cela normalise un système social qui n’a lui-même été imposé sur terre qu’au cours des deux derniers siècles, ce qui fait que le mode de vie le plus insoutenable jamais pratiqué semble intemporel et éternel. Le vandalisme démontre à la fois que la disposition actuelle de l’espace urbain ainsi que le système social qui le détermine sont contingents et temporaires – qu’il est possible, même avec des ressources limitées, de transformer l’espace selon une logique différente. La gentrification et le vandalisme sont tous deux des formes d’intervention dans le paysage urbain – la différence étant que la gentrification se fait de haut en bas, tandis que le vandalisme se fait de bas en haut.

Ce n’est pas une coïncidence si les vitrines des magasins ont été prises pour cible lors des manifestations contre les violences policières. Les entreprises, qu’elles soient multinationales ou locales, sont l’assiette fiscale qui permet de payer la police, et sans la police, elles ne pourraient pas accumuler autant de richesses aux dépens de tou·te·s les autres. Dans cette situation, adresser les protestations directement à la police est une démarche oblique, car la police répond aux propriétaires d’entreprises et aux politicien·ne·s, et non à l’opinion publique. Il est beaucoup plus direct de s’adresser à leurs patrons, les capitalistes eux-mêmes. Si le fait de briser des vitres leur coûte suffisamment d’argent en terme de frais de réparation, alors peut-être qu’ils et elles réfléchiront à deux fois quant au type de police qu’ils et elles réclament.

« Mais un·e travailleur·euse pauvre va devoir nettoyer tout ça », déclarent les libéraux lorsqu’ils et elles voient un·e manifestant·e s’attaquer aux magasins des avenues des quartiers riches. Quiconque a déjà effectué un travail manuel sait que cet argument est absurde. Remplacer des vitres ou effacer des graffitis sur une façade n’est pas pire que tout autre type de travail que l’on peut obtenir dans cette tranche de salaire – ce n’est pas comme si les travailleur·euse·s en question faisaient quelque chose d’agréable et d’épanouissant d’ordinaire. En fait, le vandalisme crée des emplois, offrant des possibilités de travail supplémentaires aux employé·e·s du secteur des services et aux ouvrier·ère·s du bâtiment dont le travail ne serait pas nécessaire autrement. Cela signifie qu’on ne peut pas détruire le capitalisme en s’attaquant simplement aux devantures des magasins les unes après les autres – mais que le fait même de mener ces actions peut au moins permettre de redistribuer un peu de richesse vers le bas. Dans la pure tradition rhétorique libérale et progressiste, les critiques présentent les personnes pauvres comme étant les premières victimes des tactiques de confrontation, alors qu’en fait, les personnes formulant ces reproches ont peur pour leur propre statut et confort.

Dans la version la plus paranoïaque de cette perspective, les libéraux qui supposent que tout le monde se doit d’être aussi satisfait qu’eux en ce qui concerne l’ordre qui prévaut déclarent que seule la police elle-même aurait brisé les vitres qu’elle est chargée de protéger, le tout en étant déguisée bien sûr. Comme d’autres théories du complot, cela attribue toute capacité d’action à un seul pouvoir néfaste, niant l’existence et le sens stratégique de celles et ceux qui agissent contre ce dernier.

Tout cela ne veut pas dire que le fait de briser des vitres suffit à changer le monde. Comme dernière analyse, on peut dire que le sabotage et l’incendie criminel sont les stratégies d’une armée qui bat en retraite – stratégies de celles ceux qui savent qu’ils et elles ne tiendront pas longtemps un terrain donné. Un mouvement suffisamment fort pour arriver à conserver le territoire qu’il a confisqué aux forces de l’ordre n’aurait pas besoin de casser ou de brûler quoi que ce soit, mais seulement de le transformer. D’autre part, tant que les inégalités persistent, les gens sont condamné·e·s à s’en prendre aux forces de l’ordre que ce soit en détruisant des biens ou en utilisant d’autres tactiques. Quiconque souhaite vraiment voir la fin de la destruction des biens devrait s’empresser de provoquer la fin de la propriété elle-même. Alors, enfin, la seule raison de briser des vitres serait la recherche de sensations fortes.

Lectures complémentaires

A Beginner’s Guide to Targeted Property Destruction

In Defense of Rioting

In Defense of Looting

In Defense of the Ferguson Riots

The Illegitimacy of Violence, the Violence of Legitimacy